Dites « Adieu » à vos mémoires... et « Bonjour » à cet enfer...


 
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 L'Ombre et la Proie

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Eden J. Morgan

Eden J. Morgan

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MessageSujet: L'Ombre et la Proie   L'Ombre et la Proie Icon_minitimeLun 16 Fév - 21:19

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- Hush little baby, don't say a word
And never mind that noise you've heard
It's just the beasts under your bed
In your closet, in your head... -

Metallica - Enter Sandman



Tic Tac…
Tic Tac…
Tic Tac…

Dans l’obscurité troublée de douces raies lunaires, une silhouette attendait. Allongée sur l’un des quatre lits disposés dans la chambre, elle semblait toute entière engloutie dans la sérénité qui saisit les dormeurs. La pâleur de sa peau, ses yeux clos et un souffle à ce point infime qu’on pouvait à peine distinguer le large poitrail se soulevant, pour peu que l’on s’approche de plus près… figuraient l’impression d’un mort au tombeau. Boucles lâches encadrant un visage de marbre, paupières aux longs cils noirs, l’immobile être alanguit sur cette couche somme toute banale, patientait. Rêvait-il ? Oh non… bien mieux que cela. Au rythme cadencé et implacable de la petite pendule égrenant les secondes, il fantasmait. Le mécanisme ancien produisait à intervalle régulier les seules sonorités à briser le silence. Chacun de ces cliquetis secs devenaient un pas. Un pas d’une silhouette féminine, inconnue sans l’être tout à fait. Chaque seconde se matérialisait en son esprit comme une marche supplémentaire gravie par l’une des quatre pensionnaires de la chambrée. Vers la rencontre inattendue entre elle et quelqu’un qui peinait de plus en plus à contenir son impatience...l’attente attisant violemment son désir.

" Tictactictactictactictactictactictactictactictactictac "


Un murmure frénétique s’échappa d’entre les lèvres d’Eden. Le temps ne tournait pas assez vite à son goût. La danse macabre – au tempo encore lent, scandé par les aiguilles sous le cadran de verre – demandait une partenaire pour libérer son charme vénéneux et que dans un cruel pas de deux, les senteurs envoutantes du sang et de la peur ne se mêlent pour laisser la bête se repaitre. Qu’elle puisse, tout contre la chair de sa tendre proie, combler tout à la fois les instincts carnassiers et pervers qui l’agitaient. Quand allait-elle arriver ? Et laquelle se serait ? Fébrile, l’homme guettait les bruits de pas dans le couloir. Anticipait l’instant magique où résonnerait doucement un autre cliquetis. Celui de la serrure ouvrant le passage à un corps frêle, avide de repos, désireux de trouver ce sommeil oublieux qui anesthésierait l’être tout entier en le soustrayant à l'état d'éveil, pour lui offrir une ellipse temporelle loin de l’angoisse, de la solitude ou encore de la douleur.

L’heure du diner était largement passée, les invités de Mlle Emerson ne tarderaient pas à regagner leurs chambres. Il y avait la teinte encre de chine dont s’habillait le ciel, la pleine lune blafarde au firmament ayant définitivement chassé l’écarlate du couchant, et la pluie. Surtout la pluie, qui se mit soudain à tomber. Drue. Cognant contre les carreaux comme un prisonnier hystérique le ferait aux barreaux. Les éclairs et le tonnerre étaient encore contenus. La fureur de la tempête commençait à peine à se libérer. L’obscurité conjuguée à l’hostilité du climat en cette nuit, voilà qui n’inciterait guère les pensionnaires, déjà mal à l’aise quasi en permanence, à trainer longuement avant de venir se réfugier sous les draps en quête d’une illusoire chaleur et d’un lambeau de sentiment de sécurité.

Une première explosion colérique retentit, dont l’onde sonore fit brièvement trembler les vitres de tout le manoir. Deux rideaux neigeux s’ouvrirent alors, révélant le bleu irisé d’une pupille et le gris laiteux voilant la seconde. Quelques secondes passèrent. Un éclair zébra le ciel, déchirant les ténèbres d’une lueur aussi violente que fugitive. L’homme aspira l’air entre ses dents, crispant les lèvres et produisant un son chuintant, comme le sifflement émit par un serpent excité. L’orage qui débutait au dehors n’avait d’autre effet que d’augmenter le bouillonnement intérieur qui s’était installé en lui avec l’attente... Avec les divagations de son esprit concernant la proie qui, innocemment, allait se jeter tout droit dans la gueule du loup. Au bord de la surtension à force d’être ainsi posté à l’affut du retour au bercail de la blanche brebis, il déplia ses longues jambes et se redressa en position assise. L’œil se posa sur la porte. Tourne, tourne, tourne. Il fixait la poignée ronde, le regard habité des premières vagues du désir. Pulsions d'une forme à la fois totalement différente et tout de même semblable quelque part à celles qui embrasent les amants. Une envie de chair. Une envie de sentir des frissons parcourir l’échine de l’autre, remonter tout du long d’un corps étendu sous le sien lorsqu’il laisserait courir ses doigts jusqu’à une gorge blanche, dénudée et offerte. Pour sentir la peau fine et parfumée céder sous le coup de la morsure. Puis saigner. A cette pensée, sa langue pointa entre les demi-lunes entrouvertes de ses lèvres fines. Elle refit leur dessin avec lenteur, épousant leur contour ourlé, trahissant le plaisir préconçu par celui qui coulé parmi les ombres, contenait avec de plus en plus de mal l’empressement le dévorant. Des picotements le démangeaient dans la pulpe de ses doigts, les battements de son cœur accéléraient. La faim, l’appétit particulier propre à son syndrome se réveillait de plus en plus fortement.

Alors il se leva et fit quelques pas pour atteindre la fenêtre. D’en bas, quelqu’un qui l’aurait aperçu se serait frotté les yeux en songeant avoir croisé du regard un spectre, une vision crépusculaire, blanche comme la brume d’hiver. Sa main, tremblant légèrement sous le coup de l’envie, se posa sur le battant de bois dont elle suivit la ligne parcourue de veines sombres, retraçant leur parcours avec une langueur consommée. Il s’imaginait exécutant le même geste sur la peau nue de la jeune fille qui aura passé le seuil et pénétrer dans sa chambre. A moins qu’à la place de ses doigts de pianistes, ce ne soit le métal froid et tranchant de la lame du scalpel qu’il fasse courir sur l’épiderme dévoilé. Le choix se ferait dans l’instant. Selon les réactions. Selon si la belle lui plaisait particulièrement ou non. Tant de variables. Une quantité infinie de possibles.

Une nouvelle fois, la pointe effilée de sa langue vint caresser sa bouche, instinctivement, tandis qu’Eden imprima un mouvement silencieux à la poignée de métal ouvragé et ouvrit la fenêtre. L’air glacial se rua dans la chambre, faisant bouffer les rideaux au passage et s’insinuant partout en une fraction de seconde. Jusque sous le tissu noir de sa chemise, au col largement déboutonné. La bise nocturne et lourde d’humidité vint jouer sur sa peau et abaisser la chaleur qui la brulait de l’intérieur. La fièvre s’apaisait en surface. Le brasier crépitait toujours au plus profond de ses entrailles, entretenu par la certitude que qui que se soit, quelqu’un viendrait. N’allait plus tarder. Il le sentait. Et des myriades de frissons couraient, couraient, couraient. Depuis ses reins jusqu’à la racine de ses ongles. Des frémissements nés de l’air froid se coulant en dessous de son vêtement à la teinte obsidienne, assortie à celle de son pantalon, se mélangeaient, indissociables, à ceux produits par l’exaltation qui le prenait toujours en même temps que la… soif.

Laissant les panneaux vitrés largement ouverts, goutant avec plaisir à la force palpable déchainée au dehors par les éléments dans une frénésie de sons frisant l’apocalyptique, le sieur Morgan retourna s’asseoir sur le lit quitté un instant avant. Non sans vérifier au passage, laissant sa main plonger sous le tissu voilant le dessous du meuble, que son attirail était bien à portée. Un sourire sadique étira la commissure de ses lèvres lorsque ses doigts rencontrèrent le cuir lustré et patiné d’une sacoche, telle qu’en emportaient les médecins par le passé. Une fois assuré que tout était en ordre, il prit une profonde inspiration, cherchant à se calmer un peu. Car il fallait savoir se contenir, pour savourer pleinement le jeu cruel qui précédait invariablement la satisfaction du désir. Ne pas aller trop vite. Ne pas se précipiter et tout gâcher. Eden referma les yeux et inspira une nouvelle fois, laissant sa poitrine se gonfler pour parvenir à trouver un équilibre plus ou moins stable entre tempérance et réactivité. Quelques pas se firent entendre dans le couloir désert. Qui se dirigeaient vers ce qui serait pour la nuit… son antre. Approche… Je t’attendais.

Ne bougeant pas d'un iota, immobile comme une statue sur le dessus de lit, cet accueil silencieux demeurerait quelques secondes encore prononcé uniquement en esprit et pour lui seul. Jusqu’à ce que s’ouvre la porte de la chambre. Elle venait de vibrer. A cause d’une main se posant sur la clenche joliment arrondie et polie.

Qui se mit à tourner…


Dernière édition par Eden J. Morgan le Mar 17 Fév - 16:33, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: L'Ombre et la Proie   L'Ombre et la Proie Icon_minitimeMar 17 Fév - 12:59

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C’était… banal. Pas un sourire, pas une pensée joyeuse. Une journée au manoir Emerson. Sans intérêt, monotone. Une pauvre vie d’invité perturbé et condamné. Vous le savez déjà tous, à quoi ça ressemble. Errer et fuir, tenter désespérément de rendre les minutes moins dures. Tel était le quotidien de ces pauvres êtres choisis par la dame contrôlant cet enfer. Tel était le quotidien de l’aveugle qui aujourd’hui se retrouvait seule assise à sa table, sa vieille table pourrie par le temps. Le vieux bois râpeux qui faisait fuir les autres. Ou peut-être était-ce l’obscurité du coin du réfectoire qui éloignait la populace. Les chaises piteuses. Mais tout cela, elle s’en moquait bien. Elle se goinfrait, comme à son accoutumée. Elle mangeait ce qu’elle pouvait, malgré le goût infect, avalait la nourriture. Par besoin, comme par envie. L’envie de mâcher, le besoin d’avaler. Manger restait simple. Il suffisait de rester le cul assis sur sa chaise, devant son assiette et porter la nourriture à sa bouche. Puis l’ingurgiter. Puis on pouvait rester là, et rêver. A quoi ? Une vie meilleure. Un plus beau présent, un plus beau futur. Un plus beau passé pour certain. On pouvait admirer nos conditions, soupirer tranquillement. Profiter des quelques minutes de calme que procurait le repas. Et se reposer. Manger était simple. Le repas était simple. Et une fois fini, l’enfer pouvait continuer. Toph se levait, saisissait son plateau et allait le vider pour errer à nouveau dans les couloirs.

Chemise de nuit. Depuis un bon moment aujourd’hui, elle ne prenait plus la peine de s’habiller. Elle restait en chemise de nuit, simple. De fines brettelles retenant une longue robe de tissu blanc arrivant à mi-cuisses, laissant la chance aux autres personnages d’apprécier l’horrible vue de ses longues jambes fines et osseuses. Grand bonheur était que sa veste ne l’avait pas quittée et dissimulait ses bras ainsi que ses mains. Toph s’en fichait. Sa veste tenait chaud, jusqu’à ce qu’elle regagne son lit. Jusqu’à ce qu’elle rejoigne sa chambre. Son petit foyer confortable où trônaient son coussin et son matelas. Toph ne passait plus que très peu de nuit à errer, préférant le confort de sa couchette au sol glacé du toit. Non, elle ne monterait plus sur le toit. Hors de question. Elle resterait désormais cloîtrée. Piégée sans buts et sans issues. Sauf la mort. C’était l’unique échappatoire. Encore fallait-il avoir le courage de mourir. Se faire tuer était plus simple. Oui. Mais non. Toph ne voyait que la mort, mais elle ne pourrait jamais se laisser mourir. Jamais. Elle tiendrait tête, bêtement, jusqu’au bout. Elle, la pauvre fille. Si c’était sa volonté. Trouver le meilleur moyen d’embêter ce petit personnel. Elle ne savait pas. Elle n’était pas valeureuse. Elle était faible. Elle n’espérait rien d’elle-même. Elle pouvait juste subir et subir et gâcher le plaisir des plus sadiques, soit en cédant facilement ou au contraire en refusant de faiblir jusqu’à ce qu’ils abandonnent. Et là, ils se sentent mal. D’avoir abandonné facilement face à un pauvre squelette. Héhé. Avouez que de perdre face à ça, ce n’est pas bien valorisant. Mais ne nous leurrons pas. L’écossaise finissait par céder. Elle essayait, et échouait.

Avoir mal, elle n’aimait pas. Après tout, quoi de plus normal ? Alors la fuite, elle pratiquait. Dans la limite du possible du moins. Courir, elle évitait. C’était dur, d’échapper à ce type de personnage. Et forcément, vivre sans en croiser jamais un seul. Il ne fallait pas rêver. Mais autant que possible, c’était bien. Très bien. Elle se passait très bien d’eux, et il y avait tellement plus drôle à embêter que Toph Williams. Non, elle n’était pas rigolote, comme fille. Laide de corps et fragile comme du verre. Indifférence, peur, joie, colère et angoisse. Son regard n’exprimait plus rien. Non, elle n’était pas marrante. Elle marchait seule dans les longs couloirs bien connus du manoir. Direction sa chambre. Destination de choix pour ce soir. Elle était fatiguée. Dormir n’était jamais une mauvaise chose. Au contraire. C’était doux et silencieux. Un monde où le temps passait bien trop vite. Mais bon, c’était toujours ça de gagner. Songeant encore et toujours à sa condition, l’aveugle se demandait si une des ses colocataires serait présente. Elle n’espérait pas. Juste. Toph préférait être seule pour s’endormir. C’était plus serein. Plus rassurant. Moi, je sais qu’il y a une espèce de fou furieux à l’intérieur de sa chambre. Donc je peux dire, qu’elle allait être servie. Et petit à petit, un pied après l’autre, un escalier, deux escaliers et voilà, encore quelques mètres et elle se trouvait devant sa chambre. Qu’elle ouvrit sans plus de suspens. Après tout à ses yeux, ce n’était qu’une porte. Une simple porte dont on tourne la poignée. Puis on la pousse et généralement, il n’y a pas de monstres qui vous sautent dessus pour vous dévorer.

Pas de raisons d’en trouver ici, donc pas de soucis à se faire. Cependant, il aurait été idiot d’omettre le froid qui se fraya un chemin jusqu’à ses joues, au travers des mèches brunes. Un froid, du vent, et l’orage plus audible que jamais. Elle n’avait pas peur de l’orage. Et quand au bruit sourd qui lui détruisait les tympans, ce n’était pas une première. Mais là, l’orage. La pluie. Le vent et le froid. Elle n’aimait pas ça. La fenêtre était ouverte. Pourquoi était-elle ouverte ? Quel abruti avait donc bien pu l’ouvrir ? Une de ses colocataires ? Mis de côté les caprices du temps et le brouhaha qui s’en suivait, elle ne pensait pas qu’une autre personne puisse être présente. Fatiguée. Fermons la fenêtre, et au dodo. La fenêtre était juste ouverte. Quelqu’un était venu, et puis c’était bon. Inutile d’aller chercher plus loin. Il faisait froid, mais une fois sous ses draps, elle se réchaufferai sans doute. Voilà, c’était ainsi qu’elle ferait. Le froid venait d’en face, elle n’avait qu’à marcher dans le vide un instant, ce n’était pas la mort. Ces chambres n’étaient pas aussi grandes. En quatre ou cinq grands pas bien visés, elle y était. Simple comme bonjour. Faisons simple. Elle s’exécuta et arriva à la fenêtre qu’elle referma, après avoir chercher juste un moment les battants. Le reste ne fut que simples gestes de tous les jours. Rien d’étonnamment compliqué.
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MessageSujet: Re: L'Ombre et la Proie   L'Ombre et la Proie Icon_minitimeMar 17 Fév - 16:32


Le résultat de la grande loterie spéciale sponsorisée par le manoir Emerson venait de tomber. Dans un grincement de gonds, pas trop sinistre encore pour l’endroit, s’était ouverte la petite porte sans ornements de la chambrette.

Gling Gling Gling.

Dans la tête du guetteur clignotèrent autant de néons et de loupiottes aux couleurs saturées que sur les plateaux de télé lorsque le dernier candidat se trouve soudain propulsé millionnaire-qui-va-péter-dans-la-soie. Il avait gagné le gros lot. L’aveugle. Toph Williams, comme elle se faisait appeler de ses camarades d’infortune, quand elle daignait leur balancer plus de trois onomatopées indifférentes. La cagnotte s’était glissée avec lenteur dans la pièce, refermant prestement le scellé de bois massif qui allait l’enfermer en bonne compagnie. Avec un mince sourire de satisfaction flottant aux lèvres, depuis son poste d’observation, Eden observa la liane se mouvoir avec précautions dans l’espace dégagé entre la porte, elle et la fenêtre entre ouverte.

Il exultait. Cela demeurait encore confidentiel cependant. Car aucun son témoignant du contentement qui était sien n’affleurait à la surface rose pale de ses lèvres. Closes. Comme la sortie de secours bientôt obsolète dont Toph s’éloignait lentement. Un pas. Deux. Trois. Quatre et cinq. C’était fascinant à voir à quel point, privée d’un sens qui avait été une part naturelle d’elle-même depuis toujours, la jeune fille pouvait encore se débrouiller avec une certaine aisance. Il ne sembla pas à l’homme tapis dans la même obscurité que celle qui entourait constamment l’invitée, que celle-ci conçut quelques difficultés à abolir la distance la séparant d’un élément potentiellement perturbateur. Un instant, le loup se laissa captiver par les mouvements arachnéens d’une paire de jambes dénudées. Fines au point qu’il crut entendre le couinement des os de la rotule pivotant lorsqu’elle déplaçait l’une ou l’autre de ses gambettes. Elle lui rappelait quelque chose de ces danseuses étoiles au corps filiforme. La grâce des ballerines lorsque leur silhouette famélique prenait soudain une étincelle de vie insoupçonnable sous leur pelisse de maigreur… Il y avait un peu de cela dans l’allure étrange que donnait ce corps noueux à la fille enfermée ici avec lui. Apparemment, elle n’avait pas décelé sa présence. Le bruit de l’orage devait y être pour beaucoup, couvrant sûrement celui de sa respiration, qu’Eden faisait son possible pour rendre des plus discrètes. Au prix d’immenses efforts de concentration afin de contrer son envie de bondir. De se saisir de la nymphe pour la dévorer toute crue.


Stop ! Rappelle-toi, il faut d’abord jouer. Ce n’est pas bien de manquer de respect à la nourriture. Elle aussi à le droit de s’amuser. Tss tss tss. Non. Pas maintenant. Allons voyons. Je sais qu’elle te fait envie… Mais on ne saute pas comme ça sur les gens. Pas sans se présenter. Allez chaton ! Vas refermer le piège comme il faut, qu’elle ne puisse pas s’enfuir. Et ensuite… Dis bonsoir à la petite souris.

Ces élucubrations mentales accompagnèrent les pas de l’homme une fois qu’il eut réussi à s’arracher à la contemplation de celle que le sort avait désignée comme le rongeur avec qui gros minet allait musarder. Avant de le croquer. Il entendit le bruit sourd, métallique, de la poignée articulée permettant de verrouiller la fenêtre. Presque devant la porte, les menus pas qui restèrent à faire pour l’atteindre furent rendus audibles par la baisse du fracas sonore venu de l’extérieur, le double vitrage faisant écran et la pièce replongeant dans un silence imparfait, troublé par l’écho atténué du roulement infernal de l’orage. Les lames du plancher grincèrent sous le poids déplacé par la marche d’Eden. Un bref instant. Le manoir était tellement perclus de sons inquiétants à la nuit tombée que peut-être Toph n’y prêterait guère attention. Ce qui contrarierait fort notre visiteur nocturne. Parce que le jeu allait débuter. Devait commencer. Pianissimo, tout d’abord. Et ce genre d’effet involontaire lui plaisait bien. S’installait de paire avec les couinements et les gémissements, qui s’élevaient partout dans ce type de vieille bicoque, une atmosphère…délicieuse. Enfin ça c’était son avis à lui. Aussi son enthousiasme ne se trouva-t-il en rien entamé par le son qui chuinta sous ses semelles.

Au contraire. Voilà qui lui donnait des idées. Voilà que dansaient en son esprit des revenants aux lourdes chaines grinçantes et caquetantes, que se levaient les morts de leurs tombes fraîchement creusées, pour venir s’abreuver de la peur et du sang des vivants. Mais tout de même, pousser un lugubre cri d’esprit frappeur aurait été mal avisé. Trop parodique. Trop impersonnel également. Non, un traitement tout spécialement adapté à chacun, c’était la marque de standing du manoir Emerson. Et en tant qu’assistant de la maitresse des lieux, ô combien ne comptait-il déroger à la règle. Il ne s’était pas écoulé plus d’une ou deux secondes entre ces bruits de pas et le second que put entendre la brunette.

Clic.

La sonorité sévère du fer forgé. Quelque chose qui bouclait. C’était un cadenas en vérité, extrait de sa poche de pantalon. Chose qu’elle ne pouvait voir et loin de la porte comme elle se tenait, ne pouvait pas encore deviner en laissant errer ses doigts fins sur la surface de bois. Ce serait pour plus tard. Une discrète attention posée là juste pour elle. Pour que ce trésor ne lui fausse pas compagnie trop tôt. Une fois qu’elle aurait compris pour de bon que contrairement à son idée première, l’enfant dans sa virginale robe - à demi dissimulée sous le tissu plus grossier d’une veste – n’était pas seule en son monde. Ô, comme il désirait - au moment de refermer le cadenas glissé dans la fente du verrou supérieur de la porte – pouvoir se glisser à l’intérieur d’elle, sonder la moindre de ses pensées pour ressentir pleinement ce qu’elle éprouverait en se découvrant coincée. Prise au piège. Faite comme un rat.



Nooon. Pas ce vilain mot. Elle a l’air trop inoffensif pour être un rat. Les rats sont cruels. Leurs dents acérées rongent, rongent, rongent les chairs. Et puis… elle… est… toute seule. Seule. Tellement seule. Mignonne petite souris… allez viens par ici. Ou plutôt non ! ne bouge pas. Laisse le gros chat venir à toi...


Encore une fois, sa caboche s’agitait de pensées qui s’il les avait exprimées tout haut, l’aurait fait passer sans doute pour un tantinet… dérangé. Eden se sentait parfaitement bien lui. N’avait pas la moindre intuition que le peu de raison lui restant était en train de sombrer à mesure que la crise s’amplifiait. C’était toujours comme ça, avec son syndrome. Lentement, inexorablement, la bête s’éveillait. Une bête qui n’avait rien de naturel. Le pur produit sadique d’expériences non moins odieuses. Mais tout cela, la victime - se muant une fois de plus en bourreau – était à mille lieux d’y songer. Les narines frétillantes, grandes ouvertes pour humer l’air à chaque pas le rapprochant de Toph, il ne pensait plus qu’à elle. Maintenant il savait par où il allait s’y prendre pour jouer avec elle.

La pièce n’était pas très grande. Lui si. Tout comme celle qui se retournerait certainement en entendant de nouveaux sons de pas provenant de derrière elle, cette fois. Rapidement, l’homme se retrouva à quelques centimètres de la pensionnaire. Pas assez pour qu’elle le touche si elle tendait le bras. Pas assez pour qu’elle ne sente son souffle ou ne perçoive la secousse d’hystérie qui fit trembler le corps d’Eden tandis qu’il contenait un rire sardonique désireux de se frayer un chemin à l’air libre pour se changer en mélodie malsaine.


Tututututu… Pas comme ça non. Soyons plus… chaleureux.


En guise de chaleur, ce fut sa voix grave qui s’échappa. Un murmure ondula jusqu’aux oreilles de Toph, presque inaudible la première fois.


"A…my."

"Aaa…my."


Il recommença. Plusieurs fois. Prenant des harmoniques basses et lancinantes, comme celles des vents bruissant froidement les nuits d’hiver.


"A…my. "

"A………my."
"A……………my."


Eden prenait soin de détacher longuement les syllabes. De faire trainer son chuchotement à la limite du théâtral. Son véritable prénom, il le connaissait par les dossiers de sa patronne concernant les invités. Son histoire aussi. Un fait expliquant tout simplement la triste mélopée qui servirait d’opus d’ouverture à leur petite sauterie. En toute intimité.
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MessageSujet: Re: L'Ombre et la Proie   L'Ombre et la Proie Icon_minitimeMar 17 Fév - 20:40

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Connaissiez-vous cette maxime ? Le saviez-vous ? Qu’il était préférable d’être seul que mal accompagné. Dites, le saviez-vous ? Non ? Alors votre fin se rapproche. Car ici, il s’agissait d’une règle d’or. Un principe vital. Une règle à ne pas briser. Car voyez-vous, entre les fous et les fadas de la torture, trouvez un bon compagnon pour faire passer le temps. Quand bien même vous en trouveriez un, ce serait pour mieux vous le faire enlever par la suite. Rester seule. Comme l’annonçait cette maxime. C’était ce que Toph avait décidé. De son propre chef. Semblerait-il qu’elle n’en avait pas le droit.

Fermer une fenêtre. C’était simple. Aussi simple que de s’asseoir sur une chaise. Tout comme manger, on apprenait. Tout comme marcher droit sans repaire. Tout comme monter les escaliers et définir les formes au toucher. Tant de choses si connues que savaient faire les non-voyants pour vivre. Mademoiselle Williams s’était instruite seule. Elle avait vite assimilé le comportement à adopter. Et pourtant, voyez, nous parlons de fermer une fenêtre. N’était-ce pas parfaitement stupide ? Chacun savait faire cela. L’homme était un être intelligent. Il savait utiliser ses mains afin de rabattre les vitres et ses doigts afin de tourner la poignée. Toph aussi. Tout était tranquille. Seul le tonnerre la gênait. Fatiguée. Cela ne l’empêcherait pas de sombrer au pays des rêves et des cauchemars. Oui, les vitres ne bougeraient plus ainsi. Toph laissa sa main glisser sur le verre glacé, puis elle quitta la fenêtre pour reposer sa main sur le mur, en dessous. Le toucher irrégulier d’un papier peint trop vieux qui tombait en miette. Et juste le désir d’exécuter ses projets. Ses doux rêves l’attendaient. Elle n’avait qu’à faire un pas, rejoindre Morphée. Oui, c’était elle. Elle avait fait un pas après avoir refermé la fenêtre. Non. Elle n’avait pas bougé. Ce n’était pas vrai. Seule sa main, son bras étaient en mouvement dans cette chambre vide. Et puis « clic ». Clic ? Pourquoi, clic ? Diable ! Pourquoi avait-elle entendu cela ? Près de la porte. Elle n’avait pas rêvé, elle ne rêvait pas ? Pourquoi ? Devait-elle s’inquiéter. Inutile de répondre. Bien sûr, qu’elle s’inquiétait. Une colocataire ? Pourquoi clic ? Serait-elle devenue folle, cette femme qui partageait sa chambre ? Laquelle était-ce ? Clic. Un son que chaque être humain avait déjà entendu au moins une fois dans sa vie. Quel son était-ce déjà ? Se souviendrait-elle ? De plus, pourrait-elle, faire un pas ?

Rien qu’un petit pas. Pour se tirer de cette inquiétude. Pour partir. Oui. Se coucher. Oublier. Elle n’avait rien entendu. Mais les bruits s’enchaînèrent. Des pas. Cela semblait l’enfer pour Toph. La marche d’un démon qui prenait sa direction. Une atmosphère pesante. Si lourde, angoissante. C’était une de ces filles, n’est-ce pas ? Clic ? Allons dormir. Juste quelques pas suivant le mur. Un peu de repos. C’était si simple. Comme manger. Asseoir son cul sur une chaise et porter la nourriture à sa bouche. Ingurgiter. Mâcher. Avaler. Comme fermer une fenêtre. Avec ses mains refermer les battants. Avec ses doigts, condamner les gonds. Marcher. Faire travailler ses articulations, un pas devant l’autre, sans perdre le mur. Alors pourquoi ? Pourquoi ne pouvait-elle faire un mouvement ? Elle avait peur ? Elle paniquait. Comment agir ? Clic ? Qu’était-ce ? Elle ne se souvenait pas. Cela la tracassait. Mais de quoi s’occuper ? Elle resta immobile, tout simplement, incapable de décider. Elle n’était pas sûre. Et cet état là rendait si vulnérable. Son corps restait plus qu’immobile. Son incertitude, elle n’en montrait rien. De glace, elle ne put cependant que sentir ses entrailles se nouer, à l’arrêt de l’inconnu. Il ne pouvait pas lui vouloir quoique ce soit de bénéfique. Il se serait déjà présenté. Ce n’était pas non plus l’une d’elles. Les pas de jeunes filles sont bien moins lourds, bien moins espacés. Il avait de grandes jambes, sans doute. C’était un homme ? Possible. La voix grave qui retentit semblait confirmer cette hypothèse. Un homme, peut-être, selon les conclusions de la jeune femme. Mais ce ne fut pas le plus important, dans ces murmures. Loin de ça.

Amy. Ce prénom résonnait avec terreur dans la chambre. Un prénom que Toph connaissait bien, un prénom que Toph chérissait plus que tout. Les plus belles sonorités du monde. Et de si belles paroles énoncées de façon aussi informe, aussi terrible. Comment avait-il osé ? Une petite lueur de colère s’alluma, juste ici, au centre de sa poitrine. Mais ce nom, ainsi prononcé. C’était horrible. Et effrayant. Amy. Sa sœur. Comment pouvait-il bafouer ainsi sa mémoire. Ce n’était pas un simple personnage, pour connaître ce prénom. Jamais elle n’avait parlé de sa jumelle à qui que ce soit. Elle savait déjà. Elle n’était pas stupide. Un membre du personnel. Pas important. Sur le mur, sa main tremblait, mais elle n’aimait pas l’entendre, cette voix. Ce qu’elle disait. La façon dont elle le disait. Quelle insulte ! Danger. Un panneau clignotait dans son cerveau, lui ordonnant de partir. Si sa main tremblait, fuir devenait possible. Elle commença donc à marcher, tranquillement, sereinement, suivant le mur, contournant les lits. A son rythme. Elle l’ignorait. Cet être. Elle ne voulait pas l’entendre. Avoir conscience de sa présence était assez terrifiant. Il ne fallait pas qu’il la touche. Il ne fallait pas qu’il l’approche.

Toph le contournait, accrochée au mur, aux lits. Elle cherchait la porte. Elle dormirait autre part, là où personne n’irait la trouver. Elle espérait qu’il ne bouge pas, qu’il ne remarque pas son départ. Qu’il continue de murmurer seul dans cette chambre. Qu’il l’oublie. Elle n’était jamais venue ici, elle n’avait pas entendu le nom de sa défunte sœur, elle dormirait. Elle était fatiguée, après tout. Puis elle arriva, tâta le bois à la recherche de la poignée qui ne tournait plus. Clic ! Un cadenas. Un cadenas. Vainement, elle tenta tout de même de tirer dessus, de faire tourner la poignée. Elle tenta même un coup de pied vain, tout en secouant la porte. Plus douloureux qu’efficace. Finalement, la porte était bloquée. Que pourrait-elle faire ? Et bien elle fit un essai au moins. Simple, elle s’assit sur le sol, dos contre la porte et se recroquevilla, la tête dissimulée entre ses bras, cachée, telle une autruche. N’approche pas.

Je ne te vois pas, tu ne me vois pas.
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Eden J. Morgan

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MessageSujet: Re: L'Ombre et la Proie   L'Ombre et la Proie Icon_minitimeMer 18 Fév - 12:13

Mais il la voyait.

Plus que cela même, il l’observait. La scrutait. La couvait fébrilement du regard. En silence. Dans l’absence totale de bruit qui suivit le laps de temps entre ses murmures et le premier pas vers l’espoir d’une fuite que fit la jeune femme, deux yeux s’étaient rivés aux formes anguleuses de l’oisillon. Qui se mit à faire le tour de sa cage. Sa familière cage aux meubles dénués de charme, au papier peint défraichis et pas assez grande pour nier y être enfermée jour après jour en compagnie de gens, disons le, étrangers. Pourtant, comme elle devait la rassurer cette prison dans la prison. Ce petit bout de paix offert vicieusement aux pensionnaires, comme pour mieux leur rappeler que l’enfer les attendait à chaque matin qui se lèverait. Écarquillant les paupières pour laisser pénétrer un maximum de lumière lunaire dans son unique pupille valide, Eden Morgan la laissait parcourir l’univers familier, en temps normal sécurisé, qui se muait lentement en antre hostile. La chaleur avait déserté la pièce. Malgré la fenêtre désormais fermée, s’attardait un air frémissant, chargé semblait il de minuscules aiguilles venant picoté les parties à nues de deux corps encore distants. Appliquée, maîtresse d’elle-même à voir ses mouvements coulants le long des murs, Toph se guidait rapidement vers la porte.

A lui qui se délectait d’avance de l’effet que produirait la destruction de tout espoir d’échappatoire sur la jeune femme… le temps paraissait suspendu. Un vertige exquis, attaché à ces longues jambes qui menaient fermement leur propriétaire vers une déconvenue amère. Il se demanda si elle aussi avait cette impression fugace d’éternité. Même pas une minute ou à peine autant, jusqu’à ce qu’elle touche la poignée tant désirée. Et pourtant. Ô combien le temps lui avait paru s’étirer, s’allonger, s’enrouler autour d’eux pour l’aider à tisser cette toile étouffante dans laquelle la brune enfant n’aurait d’autre choix que de se débattre ou de se laisser bouffer. Manger ou être mangé ? Une loi naturelle. Qui ne devrait pas avoir cours entre êtres humains. C’est pourtant encore chez eux, parmi tout le règne animal, qu’elle s’applique le plus cruellement. Dans le mutisme agité du désir d’accélérer les choses, l’homme qui suivait des yeux le joli jouet doué de vie, lui parlait également en esprit.


Dis-moi…Dis-moi, dis-moi ! Sens-tu passer les secondes entre tes doigts ? Elles filent, comme toi. Mais toi. Quelque chose va t’arrêter. Dis-moi, dis-moi. Tu n’aimerais pas être un grain du sablier ? Et une… deux… trois !


La pulpe de ses doigts n’avait cessé de rebondir sur l’arrondi de sa cuisse. D’accompagner nerveusement les pas de Toph vers l’instant crucial. Celui de la révélation. Elle tira plusieurs fois sur la poignée de la porte, mettant toute sa relative force à tenter de l’ouvrir. Splendide.

Hihihi. Le petit oiseau ne peut pas sortir. Dommage, dommage. Les oiseaux sont tellement beaux quand on les laisse s’envoler. Mais le chat. Le chat. Le vilain chat est égoïste. Il veut jouer.

Un coup de pied dans la porte. L’énergie du désespoir. Le son se changea en une onde de pur plaisir. Alors que Toph, désemparée, se laissait glisser contre le couvercle de sa-chambre cercueil, lui savourait le délice de l’écho du son qui venait de retentir. Seul Eden l’entendait. Chimère n’existant que dans son mental dérivant loin de la raison, le bruit du coup de pied balancé par Toph mutait en une scène presque belle. Presque triste. Les ailes blanches et pures d’un oiseau cognaient, cognaient désespérément contre les barreaux. Et il tombait. Épuisé. Condamné. Privé d’une liberté aussi vitale que l’oxygène qu’il respirait.

Une demi-seconde, l’analogie hallucinatoire lui fit concevoir une certaine pitié envers sa victime. Parce qu’ainsi recroquevillée, elle faisait peine à voir. Avait réellement l’air de l’oiseau épuisé que son esprit tordu lui avait donné à entrevoir. Parce que tant que le sang n’avait pas coulé, quelque chose d’humain pouvait encore prendre forme chez lui. Comment cette once d’humanité allait-elle se manifester ? Oh, grands dieux, mieux valait certainement ne pas souhaiter l’apprendre. Ne pas poser la question. Faire comme cette grande fille au bord de la tétanie. L’ignorer et espérer ardemment que cela allait passer.

Manque de pot, les choses ne faisaient que commencer.

Elle put l’entendre se déplacer jusqu’à la forme plus arrondie que jamais de son corps, que lui donnait sa pose défensive. Puis s’accroupir. Si peu distant que la respiration encore calme et profonde d’Eden s’entendait sans avoir à prêter l’oreille, malgré le bruit de l’orage, malgré le sang battant aux tempes et des pulsations cardiaques déjà en train de s’affoler peut-être ? Sur l’instant, sa main se souleva dans l’air et pointa le bout de ses doigts sur la jeune femme. Il voulait aller toucher sa poitrine. Pas pour sentir les pentes vallonnées d'un sein courbe dévaler sous les gestes de sa main. Non. Juste pour entendre du bout des doigts les palpitations du métronome cardiaque. Douce musique allant crescendo sous l’enclos d’os et de chair. Il se ravisa, avant de toucher concrètement des doigts les bras encerclés de tissu de la môme. Ne fit qu’effleurer la surface un peu rêche de sa veste, qui dissimulait l’accès au tapis laiteux de sa peau. Tout comme les bras croisés enserrant sa tête contre des genoux noueux l’empêchait d’aller à la rencontre de ce cœur dont la mélodie l’attirait comme nulle autre ce soir là.

Agacé. Profondément contrarié de ne pouvoir écouter la musique troublante qu’elle emprisonnait jalousement de ses longs bras épaissis par le tissu grossier. Que Toph ne se permette de se soustraire ainsi à ses attentions. A sa vue. A son toucher. Voilà qui l’irritait et fit bondir le fauve pour la première fois. Deux mains se saisirent brutalement des chevilles fines de Toph. Et avec la même férocité, les bras aux muscles tendus tirèrent. Le geste fut bestial, emplit d’une force, d’une énergie animale. S’aurait aussi bien pu être la mâchoire implacable d’un loup enserrant sa gorge. Les doigts d’Eden étaient froids. Ses ongles éraflèrent la peau diaphane de l’oiselle au passage. Pas de griffures. Rien qui ne la fasse encore saigner. Juste le tranchant furtif de serres humaines qui happèrent les jointures au bas de ses jambes et la firent s’affaisser sur le plancher. Pour sentir, juste après le contact rude du sol de bois raboteux, un poids lui tomber dessus sans plus de cérémonie.

Une main sur chacune des épaules de Toph. Assez grandes pour les couvrir entièrement, débordant même un peu, ce qui lui offrait une prise excellente pour la maintenir plaquée au sol. Volontairement, ce n’était pas par les poignets qu’il exerçait son contrôle sur elle. Jambes largement écartées de part et d’autre de celles de la brunette, Eden ne la touchait pas. Pas autrement que part ses mains pressant fortement ses omoplates au sol. Il les devinait saillantes. Piquantes. Comme les clavicules proéminentes, aiguës, qui reliaient ses articulations maintenues au sol. Dommage qu’elle fut aveugle. Qu’elle ne vit pas les mouvements elliptiques décrits par la tête de l’homme au dessus d’elle. De gauche à droite. De droite à gauche. Comme une mante religieuse. Quelque chose comme ça.

Puis il se pencha. Avec une certaine lenteur. Déjà tout près de part la position qu’il l'avait forcée à adopter, ce n’était maintenant plus que la distance d’un souffle entre leurs deux visages. Les rayons de lune qui entraient par les carreaux découpaient un ilot de lumière opalescente dans la chambre, éclairant en partie ces silhouettes au sol. De sorte qu’Eden put contempler le visage de poupée de l’enfant. Le voir parfaitement pour la première fois depuis qu’elle était entrée dans la pièce. Venue à sa rencontre en suivant les chemins du hasard.


" Bonsoir Amy. "

Encore ce nom. Il ne l’appellerait probablement pas autrement au cours de leur entrevue loin des regards. Cette fois-ci, sa voix avait été douce en le prononçant. Presque tendre. Son souffle amena à mi-voix les phonèmes composant le prénom, glissant dans son cou pour remonter jusqu’au creux de son oreille. Il n’avait pas plongé le visage vers elle plus avant pour se faire. Inutile, vu le peu de distance entre eux deux à cet instant. L’unique contact entre leurs corps était pourtant celui de ses mains. Rien de plus. Rien de moins.

" Tu voulais jouer à cache-cache ? Trouvééée !
Qu’est... ce… que… j’ai... gagné ? "


Elle ne pouvait le voir, mais au ton taquin, au timbre rieur qu’avait prit sa voix profonde sur ces derniers mots, deviner qu’il souriait n’était pas difficile. Ce qui l’était peut-être plus, c’était d’imaginer la suite des évènements. Mais pour l’instant… rien de bien méchant. Juste des paroles légères qui semblaient incongrues en la circonstance. Déplacées. N’être liées à rien de ce qui se tramait. Si ce n’était les sombres abysses de la psyché de qui les avait doucement laissées sortir d’entre des lèvres tremblantes d’envie.

Mordre.

Eden commençait à y penser plus fortement. L’obsession montait lentement. Contenue encore par le simple fait d’attendre une réponse. Puisqu’il avait posé une question.
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MessageSujet: Re: L'Ombre et la Proie   L'Ombre et la Proie Icon_minitimeJeu 19 Fév - 10:47

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Je suis cachée ! Tu ne pourras jamais me trouver. J’ai la tête dans le sable, du matin au soir.

Et pourtant on pouvait la voir. Elle ne le savait que trop bien. Elle le savait pertinemment que l’autruche était idiote. Elle était seule à ne pas voir. Elle était plus vulnérable que jamais, elle attendait que le destin frappe. Mais l’autruche, elle, pouvait s’enfuir. Stupide oiseau. Le danger, il fallait le fuir. Attendre et le mal deviendrait une punition. Mais Toph, elle. Piégée, dans une pièce bien connue. Dans l’endroit qu’elle côtoyait presque chaque nuit depuis son arrivée. Enfermée bêtement par lui. Juste lui. Il n’avait pas de nom. Il n’avait pas besoin de ça. Il n’avait pas besoin de courbes, de visage. Il n’avait pas besoin d’exister. Il pouvait disparaître. Pouf ! En fumée. Et ne plus jamais revenir. Elle n’avait pas besoin de lui. Pssshhit ! Vas t’en ! Parasite ! On ne veut pas de toi ici ! Sans doute le savait t’il déjà. Il s’en moquait aussi. Mais la demoiselle ne voulait pas ça. Personne ne le voulait jamais. Pas plus elle qu’un autre. Ses genoux s’entrechoquaient. Elle les sentait trembler sous ses bras. Il s’approchait. Il ne devait pas venir. Elle avait peur. Son cœur battait fort. Sa poitrine lui faisait mal. Un pas vers elle et sa tête se cachait encore, toujours un peu plus. Puis elle frissonnait. Le froid. Oui, disons qu’il s’agissait de l’air glacé contre ses jambes nues. Il faisait trop frais pour la pauvre écossaise qu’elle était. Mensonge frivole et inutile. Elle attendait, discernant chaque pas à la perfection. Elle attendait son arrivée. Courir ici aurait été inutile. Attendre. Voir. Réfléchir. Essayer d’agir en conséquence ? Faire ce qu’elle pouvait faire. Tenter pour échouer. Il s’approchait alors qu’elle ne souhaitait autre chose que de le savoir se désintégrer sur place. Il s’approchait trop lentement. C’était long, bien trop long. Il allait venir, c’était fatal. Pitié, pourvu que le temps passe vite.

Son souffle. Elle pouvait l’entendre, le sentir. Son souffle. Pourquoi était-il si près d’elle ? Pourquoi cela prenait tant de temps. Sa respiration, trop forte pour être dissimulée par les grondements. Elle ne voulait pas l’entendre. Il était juste là, en face d’elle. Elle le savait, elle le sentait. C’était certain. Le rythme cardiaque s’emballait, son corps entier en ressentait les effets. Sa tête lui ordonnait de s’enfuir, de pleurer, mais ses muscles n’obéissaient pas, bloqués par sa volonté de tenir tête. Elle ne pouvait s’empêcher de grelotter à l’idée d’être seule face à une situation sur laquelle elle n’avait aucun contrôle, protégée par seulement ses frêles membres sans aucune utilité. Face à un danger qu’elle ne pourrait pas identifier. Dans le noir.

Ne me touche pas !

Un simple effleurement suffit à attiser sa terreur. A peine perceptible, au milieu des frissons. Assez pour la rendre folle. Se calmer, souffler. Ou elle n’y arriverait jamais. Elle ne voulait pas avoir mal. Surprise ! On la saisit et elle se cogna, contre le bois, le vieux bois inconfortable. Tirée violemment, elle ne put qu’obéir. Faible, elle glissa un peu sur le parquet, découverte. Son unique bouclier, démolit. En petits morceaux. Nue. La surprise lui avait peut-être fait lâcher un son. Un bruit infime. Puis elle garda ensuite bouche fermée, maintenue au sol par deux mains géantes. Deux bras forts qui appuyaient sur ses épaules couvertes. Ça faisait mal. D'abord la pression sur ses chevilles et ensuite une force assez grande pour écraser jusqu'à ses omoplates. Elle du retenir une grimace. Elle était terrorisée, mais les frissons avaient cessé. Peut-être n’était-ils plus suffisants pour exprimer sa peur. Peur de ces doigts glacés, de ces pattes assez fortes pour lui broyer les os. Les battements de son cœur, la neutralité de son visage se contredisaient. Encore son souffle. Le souffle chaud d’un être humain lui caressant le visage. Les mèches brunes serpentaient sur le sol. Son corps était raide, ses bras bloqués à peine écartés du tronc. Et son visage visible. Son regard inexpressif, son expression gardée simple au mieux. Puis elle entendit à nouveau ce prénom familier. D’une voix douce. Presque rassurant. Aussi rassurant que surprenant au vu du contenu. A sa grande surprise, son rythme cardiaque ralentissait au son du nom de sa sœur ainsi prononcé. Oui, elle se calmait un peu, pour mieux s’affoler par la suite.

C’était un joueur, avec son ton taquin. Un enfant réclamant sa récompense. Il l’avait trouvée. Il était heureux. Elle ravalait sa salive. Le peu de calme qu’elle avait retrouvé s’était enfui pour faire place à la panique. Gagné ? Il n’avait rien à gagner. Ces gens-là avaient déjà tout. Il n’avait rien à gagner. Que voulait-il ? Jouer ? Elle ne s’amusait pas. Son visage devait être si près du sien. Cette situation était horrible. Ces paroles, dans ce contexte, pouvaient vouloir dire tant de choses. Choses qu’elle ne souhaitait pas envisager. Elle ne voulait pas y penser. Elle n’était pas stupide. Parfaitement consciente qu’il ne la laisserait pas juste aller se coucher. L’unique question était la suivante : comment jouait-il ? Toph se demandait, de qu’elle façon elle pourrait se tirer de là le plus rapidement possible. Sa bouche s’entrouvrît, comme pour laisser une réponse sortir, un son, sa voix, mais elle se ravisa en se mordant la lèvre inférieure. Lui répondre était la bonne solution ? Ou se taire, le faire attendre. Elle n’en savait rien. Tout ce qu’elle désirait, son unique pensée était de ne pas avoir à subir tout cela. Pas ce soir. Désemparée. Si seulement elle pouvait juste le faire se lever, retirer ses mains de sa veste. Elle aurait ça au moins. Ou rester ainsi. Ce n’était pas le plus mauvais des scénarios. Quant à répondre à sa question.


- Le droit de me laisser tranquille.

Elle ne faisait que ce qu’elle pouvait faire. Prendre une voix la plus neutre possible malgré sa peur, espérer que tout s’arrête avant de commencer, que ses paroles fassent mouche et que ce cher monsieur reparte d’où il était venu. Que son souffle s’éloigne enfin, que ses mains n’écrasent plus ses épaules. Qu’elle puisse bouger librement. Elle n’espérait rien. Ce personnage qui la retenait fermement au sol était une énigme. Ce qu’il ferait, elle ne pouvait pas l’anticiper. Cela l’énervait plus que tout, et l’effrayait en même temps. Mais elle ne pouvait que se rendre à l’évidence. On l’avait mise en cage avec un prédateur bien trop fort pour elle. Toph restait pourtant fidèle à elle-même. Si son armure avait été brisée, son jeu de comédienne ne le serait pas si facilement. Rester de glace, surtout il ne faut pas montrer sa peur à ces gens-là.
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